La prudence et l’audace !

Jésus est un sacré imprudent. Franchement, s’il avait suivi l’école des meilleures mamans du 6ème arrondissement, il aurait évité de dire des âneries pareilles. Qui donc conseillerait à son enfant, avant de partir en camp scout ou en vacances entre amis, de ne prendre ni tenue de rechange, ni sac de couchage, ni argent de poche « au cas où » ? Assurément, dans le café de la mairie en face de l’église, on ne parlerait que de cela : « Tu as vu l’imprudence de madame bidule… elle envoie son fils sans rien… » « — Ah oui je suis d’accord avec vous, et le risque c’est que du coup il pèse sur les autres… ». Bref… assurément, ce « ne prenez rien pour la route » ne rentre pas dans la logique de notre monde contemporain, le monde de la prudence, de l’assurance, le monde où le risque n’est pas autorisé. 

Dans les grandes aventures du cinéma qui nous font tant rêver, il y a pourtant une grande dose d’audace. Dans le dernier volume d’Harry Potter, nos trois héros « Harry, Hermione et Ron » partent à la recherche des Horcrux maléfiques sans sécurité, sans filet, sans plan pré-établi. Les voilà à parcourir l’Angleterre imaginée par J. K. Rowling, dans une pauvre petite tente et à vivre des aventures à faire frémir les mamans. Qu’il y a-t-il de commun entre ces héros de fiction et les apôtres de Jésus ?

L’audace de la mission 

Il y a d’abord un envoi en mission. Ni pour les apôtres ni pour Harry la mission est facultative. Il nous faut l’entendre pour nous-mêmes : « Jésus appela les douze : alors il commença à les envoyer en mission deux par deux ». Vous noterez que Jésus ne demande pas si ça leur fait plaisir, s’ils ont envie, ou s’ils préfèrent plutôt aller faire une promenade avec toutou après avoir regardé tranquillement la finale de l’Euro de football. Non, la mission n’est pas un choix, c’est un commandement, un envoi. Un autre passage de l’Évangile nous rappelle précisement que les douze ont été appelés pour « être avec lui et pour les envoyer prêcher ». Les voilà donc qui partent à l’aventure, ne sachant pas où aller précisement.

Cette mission des apôtres est d’abord une aventure ! Et de l’aventure nous en avons besoin ! Combien de jeunes adultes sont fascinés par les voyages à l’étranger, les road trip. Parcourir le monde, sac au dos, pour découvrir la vie, sans ficelles, sans sécurité. Il y a quelque chose de l’audace.

Eh bien je crois qu’en ce dimanche, à la suite des apôtres, Jésus nous appelle à être audacieux ! À vivre la mission comme une audace ! Sans calcul savant auparavant, sans plan de bataille pré-établi. Être missionnaire, être apôtre, c’est d’abord une attitude du cœur qui dépasse la peur. Être missionnaire c’est se dire que notre joie c’est d’annoncer l’Évangile à temps et à contretemps même si nous ne sommes pas des experts de théologie ou de pastorale. 

Faire confiance à celui qui envoie

Harry, comme les apôtres, fait confiance à celui qui les a envoyés. Car Jésus n’envoie pas ses apôtres seuls. Mais armés de la puissance de l’Esprit Saint : « Il leur donnait autorité sur les esprit impurs », c’est-à-dire qu’il donnait quelque chose de lui-même pour les envoyer en mission. La mission des apôtres dans l’Évangile est un prolongement de celle du Christ. Pour partir en mission, il faut accepter de faire confiance à la parole de celui qui nous envoie. Jésus sait ce qu’il fait quand il envoie ses apôtres sans sécurité humaine. Car il les envoie remplis de la puissance de son Esprit. Il y a là pour nous un décalage très important : les apôtres font confiance à l’œuvre de Dieu et ne doivent pas mettre leur confiance dans leur sécurité humaine : bourse, tunique ou bâton. 

La question devient donc pour nous : est-ce que tu fais confiance au Seigneur ? Est-ce que tu crois que toute ta mission est appelée à se vivre sous le regard de Dieu, avec la grâce de Dieu ? La foi chrétienne n’est pas un pari sur l’avenir comme on parierait sur Betclic pour savoir qui de l’Angletterre ou de l’Italie va remporter l’Euro de foot… Non, la vie chrétienne est une confiance faite à un ami qui me veut du bien ! Les plus grands saints ont été des hommes et des femmes audacieux. Ils ont lancé des aventures qui au plan humain n’étaient peut-être pas raisonnables ou réalistes. Et pourtant… ils ont porté un fruit merveilleux !

Mais Jésus n’est pas masochiste et ne demande pas l’impossible. Il envoie ses disciples en mission pour annoncer, pas pour convaincre. Comme disait sainte Bernadette à son curé incrédule, avec une pointe d’insolence toute bienheureuse : « Je ne suis pas chargée de vous faire croire, je suis chargée de vous le dire ». Les apôtres ne sont pas envoyés pour écraser le monde d’une révélation foudroyante ou faire une vente forcée : ils ne sont pas payés au résultat… : « Si, dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter, partez et secouez la poussière de vos pieds, ce sera pour eux un témoignage ».

Goûter et se réjouir des fruits !

Il faut enfin noter un détail dans l’Évangile d’aujourd’hui. La mission des apôtres porte des fruits : « Ils expulsaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades et les guérissaient ». Leur audace paye ! Écouter ce « fou de Jésus », partir à l’aventure, a porté un fruit inespéré. Dans l’Évangile de Luc, on peut lire : « Ils revinrent tout joyeux, en disant : “Seigneur même les démons nous sont soumis en ton nom” ». 

Oui, frères et sœurs, il y a de vrais fruits à se laisser envoyer en mission par Jésus. Nous avons le droit de nous réjouir des fruits objectifs de notre mission tout en nous rappelant une chose essentielle. Contrairement à Harry Potter, notre mission dans l’Église n’est pas de notre simple fait humain, ce n’est pas tant notre génie qui compte… que la grâce de Dieu. S’il ne fallait que compter sur le génie et la perfection de la sainteté pour évangéliser, je peux vous le dire, cela fait belle lurette qu’il n’y aurait plus de prêtres dans l’Église… 

Chaque fois que nous oserons témoigner autour de nous de la foi de l’Église, du dynamisme de notre paroisse, de la joie d’avoir participé à tel ou tel pèlerinage… nous verrons des fruits spirituels et humains chez nos interlocuteurs ! 

Frères et sœurs, contrairement à la mission d’Harry, de Ron et d’Hermione, celle des apôtres n’est pas l’affaire de spécialistes parfaits, c’est l’affaire de tous ceux qui veulent bien faire, qui veulent se laisser envoyer par le Christ, en comptant d’abord sur la foi, d’abord sur la présence de l’Esprit Saint, avant de compter sur leur propre force, mais aussi en nous réjouissant des petites victoires, des petites avancées missionnaires que nous oserons faire ! 

Amen.