Les anges de l’Ascension

Cela faisait des semaines que le projet avait débuté. Ce jour-là saint Michel vient le voir. Recevoir une visite d’un grand Archange n’était guère courant dans la cour angélique. Saint Michel lui dit :
— Cher Ascentus, tu es un bon ange parmi la cour céleste et le patron a décidé de te confier aujourd’hui une mission d’exception. Il te faut préparer une troupe céleste pour le jour de l’Ascension.

Le petit ange se tourne vers son chef dont les ailes dépassaient de sa tête :
— L’Ascension ? Mais quel en est le sens ? Que veux-tu dire, grand saint Michel ?
Son collègue, l’ange Resurrexit, écoutait les ailes déployées, tout en sirotant une petite bière de l’abbé, également intrigué par ce concept étonnant d’Ascension.

Saint Michel, un peu agacé il est vrai par l’incompétence notoire des deux anges qu’il avait en face de lui, répondit :
— Vous ne comprenez donc pas le plan du patron ? Souviens-toi, Ascentus, il y a 33 ans nous avons envoyé le Verbe sur la terre. Dans le sein de la Vierge il a pris chair. Ce n’était pas un gadget mais c’était pour que dans sa personne, l’humanité soit unie à Dieu. Alors il a vécu sa vie d’homme, il a mangé comme un homme, il a souffert comme un homme, il a aimé comme un homme et il a donné sa vie sur la croix.

— Ô grand Archange, si vous permettez que je vous interrompe, je connais la musique ; nous chez les anges de première catégorie, nous avons tout de même un peu de culture évangélique… mais il y a quelque chose que je ne comprends pas : c’est quoi cette histoire d’Ascension ?

— Mon cher ange, si vous me laissiez terminer, je pourrais peut-être vous expliquer ce qu’il en est. Ainsi donc, ressuscité d’entre les morts, le Christ n’a pas vocation à rester en Galilée pour devenir une sorte de super héros ou de messie politique. L’Ascension est pour Jésus l’aboutissement du chemin de ce que les théologiens (tu sais, l’ange, tous ces hommes savants qui essaient de savoir qui est le patron et d’en parler avec brio), ce que ces hommes, donc, appellent « l’Exitus / Reditus ». Dans l’Incarnation à Noël, le Verbe descend, s’unit à l’humanité, et dans l’Ascension il retourne au ciel, dans la Gloire.

— Merci saint Michel, c’est très clair. Mais du coup, pourquoi il ne resterait pas un peu ? Les apôtres sont bien au chaud avec lui… C’est quoi l’enjeu de cette Ascension ? 

— L’objet du Salut, dans le plan de Dieu, ce n’est pas simplement de faire une petite visite en mode “coucou les gars je passe…” et de repartir. L’objectif c’est de réconcilier le monde avec Dieu. Depuis le péché originel les portes du ciel s’étaient fermées pour les croyants. Dans sa mort et sa résurrection le Fils a vaincu la mort et le péché, mais il Lui faut aller jusqu’au bout. Et ce jusqu’au bout, c’est l’entrée du Christ dans la gloire avec son corps. L’Ascension que je voudrais que tu prépares, mon fidèle ange, c’est tout simplement l’entrée du Christ dans la gloire du ciel avec son corps. 

— Très bien, Saint Michel, c’est très clair comme ça : tu veux dire qu’en fait, pour les hommes, la joie de l’Ascension c’est que le Christ leur ouvre un chemin. Avec l’Ascension Jésus leur permet déjà d’espérer qu’eux aussi entrent dans la gloire. À la manière des pionniers qui vont inaugurer une nouvelle ère. En fait Jésus est comme le Christophe Colomb du ciel : il ouvre la route pour que de nombreux puissent s’engouffrer dans la brèche ainsi créée. Puisque toute l’humanité est depuis l’Incarnation unie au Verbe, s’il monte au ciel avec son corps « il donne aux membres de son corps l’Espérance de le rejoindre un jour ». Ainsi donc le corps des Hommes est appelé à être glorifié et à entrer dans la plénitude du Salut, dans la gloire du Ciel où nous les anges contemplons sans cesse la face de Dieu. 

— Oui l’ange, tu as bien compris. Finalement tout cela c’est une affaire de main à tenir. Si Jésus monte dans la Gloire en tenant la main de toute l’humanité alors chacun est appelé aussi à entrer dans la Gloire. Tu vois donc, l’ange, que ta mission, c’est de préparer la troupe des anges que tu gères pour cet évènement unique. Il y a tout de même un petit truc dont il faut tenir compte, je préfère te prévenir. C’est que les Apôtres risquent de ne rien comprendre. Notre COFGH, la bien nommée Cellule d’Observation des Faits et Gestes des Humains est formelle… les apôtres sont un peu à la masse niveau compréhension du mystère et il est possible qu’ils se contentent de regarder le Ciel un peu béatement. Dans ce cas-là, il faut que tu leur fasses comprendre deux choses : d’abord, que si le Christ s’en va… il sera présent au cœur de cette absence ; et ensuite que l’Ascension les ouvre à un Espérance nouvelle qu’ils devront annoncer.

— Peux-tu développer, l’Archange ?

— Oui, bien sûr, répondit saint Michel en se grattant les ailes. Tu vois, l’ange, le Christ dans l’Ascension abandonne-t-il l’humanité à son triste sort ? En leur disant : « alors les gars, moi je retourne au chaud là-haut près du Père… débrouillez-vous tout seuls… à plus ! » Bien sûr Jésus ne sera plus présent avec ses Apôtres physiquement parlant, et bien sûr qu’il faut faire l’expérience de l’absence. Mais pour autant le Christ ne laisse pas ses Apôtres seuls. Il leur promet la présence de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint, c’est la présence du Christ en eux et dans les hommes. « C’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici quelques jours ». Il faudra leur faire comprendre que la modalité de présence du Christ change mais que le Christ reste fidèle à sa promesse : « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ». Ce serait bien aussi que les Apôtres et les chrétiens à leur suite comprennent un peu mieux du coup la place de l’Esprit Saint. Car tu vois, nous qui sommes en dehors du temps nous le savons bien, les chrétiens ont tendance à se dire quand ils vont à Saint-Sulpice : « C’était tellement plus facile pour Pierre, Jacques et Jean de croire car ils avaient Jésus en direct live face à eux… alors que nous, nous n’avons qu’un jeune vicaire en face de nous… »

— Bon pour l’Esprit Saint je vois le topo. De fait oui, c’est un peu le grand inconnu de la vie spirituelle des gens, faudra que je suggère à Angelus, l’ange gardien du curé de Saint-Sulpice, que celui-ci fasse une enquête sur le nombre des paroissiens qui prient l’Esprit Saint chaque jour.

— Certes, cela peut être intéressant mon cher Ange… mais il me faut te donner le deuxième point que tu dois leur faire comprendre, aux copains du Boss, reprit Saint Michel avec fermeté. C’est que, si le Seigneur monte au ciel, Il reste présent dans le corps de son Église. C’est déjà cela leur espérance. La perspective de leur vie n’est désormais plus seulement la mort mais la gloire du Ciel. Il faudra que les chrétiens à la suite des apôtres arrivent à dire : « notre cité se trouve dans les cieux ». À désirer le ciel. Tu vois, cher ange, je suis allé faire une petite balade au XXIème siècle et, truc de dingue, il semblerait que les hommes aient perdu l’espérance. Il faut dire qu’ils ont été chargés avec une pandémie, la déchristianisation, le chômage et les crises économiques ou encore les guerres. Mais c’est peut-être, mon cher Ange, que ces hommes s’appuient trop sur des éléments de confort humain. Il faudrait que leur espérance repose plutôt sur cette Ascension et cette gloire du ciel qui leur est promis ! Et ça, il faudra bien qu’ils l’annoncent au monde parce que c’est pas nous les anges qui allons le faire à leur place.

Là-dessus, St Michel fut interrompu par la trompette d’alerte et dit à son fidèle ange : « Je compte sur toi… et surtout, n’oublie pas ! Qu’ils se réjouissent car l’Ascension du Christ est déjà leur victoire ».

Frères et sœurs bien aimés, en ce Saint Jour de l’Ascension il me semblait important de vous raconter cette scène Céleste. Belle fête à tous.

Amen. Alléluia.