S’il suffisait qu’on s’aime !

« S’il suffisait qu’on s’aime, s’il suffisait d’aimer, je ferais de ce monde un rêve… une éternité », chantait notre amie Céline Dion. Et dans notre société contemporaine, on peut se dire que c’est un peu une douce utopie. Enfin, posons les choses clairement : comment pourrais-je aimer la belle-mère un peu aigrie, mon gendre qui m’a piqué ma fille, mon patron acariâtre, ou pire, les voisins qui font du bruit, le Président qui m’empêche de sortir le soir… Faudrait-il donc aimer tout le monde ? Face à cette réalité, on peut tomber un peu dans la nostalgie mortifère : le monde est mauvais, je n’aime personne, je ne vis que pour moi… On peut aussi vivre dans une certaine utopie : « Tout est pur pour les purs », ou encore se dire qu’on peut bien aimer Dieu… parce lui nous ne déçoit pas … mais que pour Arthur le collègue de travail, c’est hors de propos ! Et puis après tout, « mon Père, y a quand même un truc… c’est qu’aimer ça ne se commande pas… »

Pour nous aider à mieux entrer dans l’Évangile d’aujourd’hui et vérifier si Céline avait raison, je vous propose trois points de réflexion.

Le premier à aimer, c’est Dieu !

Le premier poteau que j’aimerais planter, c’est qu’avant de nous commander, Dieu commence par nous aimer. C’est Dieu lui-même qui nous a aimés. Parfois nous n’en avons pas tellement conscience, nous vivons trop notre foi comme une obligation externe. Mais la relation à Dieu est d’abord empreinte de l’amour. Comment Dieu nous aime-t-il ? Puisqu’il nous a créés, à son image, libres et capables d’amour.

Ensuite, parce qu’il nous garde en vie. Chers amis, si Dieu cesse un seul instant de penser à nous, de nous maintenir dans l’existence comme disent les philosophes, eh bien nous cessons purement et simplement d’exister. Dieu nous communique à chaque moment l’existence, mais aussi sa grâce et son amour. 

Mais Dieu a été plus loin, il a envoyé son fils dans le monde, il s’est fait proche de nous, il a été crucifié à cause de nos fautes et il s’est manifesté aux apôtres. 

Plus encore chaque dimanche et chaque jour, il se donne à nous par la parole et par les sacrements. Voilà l’amour de Dieu : Dieu se donne à nous, Dieu se communique, Dieu nous offre de vivre avec lui une relation personnelle d’amour. C’est lui le premier qui fait la démarche de l’amour vis-à-vis de nous. 

Le cœur de la révélation, ce n’est pas que nous sommes pécheurs, c’est que Dieu est amour, que Dieu nous aime, et qu’il a donné sa vie pour nous. Quelle fausse image nos contemporains ont-ils parfois de Dieu, et souvent à cause de nous… Car Dieu est d’abord la source de tout amour, la dynamique intérieure de la vie de Dieu, c’est d’abord l’amour.

Dieu ne me demande pas d’être amoureux

Face à ce don premier de l’amour de Dieu pour nous, nous sommes appelés à répondre à cet amour, par l’amour. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ». Pour autant, vous vous dites que c’est bien gentil, mais que vous n’êtes pas toujours transporté d’amour pour Dieu, que vous n’êtes pas toujours avec de grands élans mystiques. « Mon Père, j’ai arrêté d’aller à la messe car je m’ennuie, parce que je ressens rien. »

Pourquoi de telles réflexions ? Parce que l’on confond être amoureux et aimer. Être amoureux, ceux d’entre nous qui ont déjà été traversés par ce sentiment le savent, c’est cette sensation incroyable que tout est possible avec l’autre personne, cette attraction irrésistible qui me pousse vers l’autre. Eh bien, je vous rassure, pour aimer il ne faut pas être amoureux et pour aimer Dieu, nul besoin de ressentir une attraction ou un goût immodéré pour la prière, non…

Aimer, c’est vouloir le vrai bien de l’autre, c’est se donner à l’autre, c’est s’oublier soi-même pour l’autre. C’est un acte de volonté, c’est un choix, c’est une orientation de ma liberté. Oui, Dieu peut me commander d’aimer, car il me commande de ressentir, il me commande de donner, de donner du temps, de me donner moi-même.

Dieu nous invite à l’aimer en réponse à son amour premier. En théologie c’est ce qu’on appelle la vertu de religion. Chaque jour, dans la messe ou dans la prière, chaque minute de ta vie, Dieu t’offre sa grâce… à toi d’y répondre.

Un petit truc concret pour vérifier notre amour pour Dieu, pour que ce ne soit pas que des mots, c’est de voir combien de temps nous consacrons à Dieu dans notre journée ou dans notre weekend. Ou, dit encore autrement, quand j’organise mon temps libre, de se demander : Dieu est-il à la dernière place derrière la bière avec les copains, le match de foot, la raclette, le weekend à la campagne, ou à la première place ? La messe du dimanche ou de la semaine est-elle la première chose que je programme dans mon weekend, ou la dernière ? Personnellement j’admire beaucoup les gens qui chaque matin, offre le début de leur journée en allant à la messe de 7 h : je suis édifié par cet acte d’amour, qui en est un parmi d’autres, leur réponse à l’amour de Dieu. C’est beau ! Voilà une vérification concrète de notre amour pour Dieu.

L’amour du prochain comme vérification de l’amour de Dieu

Et pour que l’amour de Dieu ne soit pas complètement un délire mystique déconnecté de notre vie, le Seigneur nous donne un autre commandement : l’amour du prochain. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Aimer Dieu c’est déjà pas facile, mais le prochain… Vous savez : ce frère ou cette sœur qui vous détruisait vos constructions Lego quand vous étiez petit, ce chef insupportablement exigeant, ce SDF qui t’importune dans le métro, ton paroissien ou ta paroissienne, celui qui partage une vision différente de la société… Aimer Dieu, ça peut être un peu plus plaisant. Mais le Seigneur ne nous demande pas de choisir entre lui, Dieu, le Seigneur et le maître… et le prochain. Dieu nous invite à choisir Dieu et le frère. Saint Jacques le dit dans une de ses épîtres de manière très claire : « Mes frères, si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? Sa foi peut-elle le sauver ? Supposons qu’un frère ou une sœur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : “Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim !” sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? Ainsi donc, la foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte. »

Chers amis, il est beau d’avoir une foi et une appétence pour la vie avec Dieu mais la vérification de la foi, c’est l’amour du prochain. Si je vais chaque jour à la messe, que je me confesse deux fois par mois et que je prie le chapelet chaque jour, quel sens cela a-t-il si jamais à côté je méprise mon collègue, j’insulte celui qui ne pense pas comme moi, et je dédaigne le plus pauvre dans la rue ?

Lorsque j’étais au séminaire, le supérieur avait choisi que nous n’ayons pas de lave-vaisselle car il avait compris que l’engagement de chacun dans le service quotidien de la maison était le lieu de la vérification concrète de l’engagement de chacun au service de Dieu. Parce que j’aime Dieu et mon prochain… alors je fais la vaisselle avant d’attendre que mon colloc la fasse ! Un petit test concret à faire la maison, relire 1 Co 13 pour prendre conscience de ce que signifie aimer concrètement, ce qui est bien différent de simplement avoir de l’affection ou du sentiment : « L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil : il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. »

Pour que le rêve de Céline Dion se réalise, pour « faire de ce monde un rêve, une éternité », il suffit d’aimer, oui… mais d’aimer Dieu et son prochain.  

Vous le savez pourtant, l’amour s’entretient, l’amour s’alimente dans un couple. Eh bien l’amour de Dieu et du prochain c’est pareil, il se nourrit de nos actions, de nos choix. Pas simplement des mots – « j’aime tout le monde, mon Père » – mais des actes. Dieu ne nous commande pas d’avoir de l’affection pour notre patron, notre prof ou notre voisin, mais de vouloir pour lui le vrai bien. Alors ce soir, chers frères et sœurs, choisissons chacun dans notre tête le « prochain » que nous allons aimer en actes, en lui voulant du bien et en lui faisant du bien cette semaine. Choisissons aussi notre manière d’aimer en actes et en vérité. Notre vie en sera changée, et changée en mieux. Amen !