Un cri silencieux (vendredi Saint)

Un cri s’élève en ce soir, un cri de détresse et d’angoisse. Un cri de souffrance et de stupeur. Face à la croix, c’est le cri silencieux de Marie, debout. Face à l’injustice, c’est le cri du juste qu’on persécute sans justice. Face à l’iniquité, c’est le cri de celui qui renie, trahit et se repent. C’est le cri de Jésus sur la croix : « j’ai soif ». C’est le cri du roi qui porte la croix et tombe sous son poids. C’est le cri du maître qui s’offre sur le bois, pour toi.

C’est le cri de tous ces malheureux qui souffrent chaque jour, écrasés sous le poids de la croix. Le cri des enfants blessés et des parents troublés. Le cri des familles déchirées et des personnes esseulées. C’est le cri des malades au fond d’un hôpital, et celui des vieillards pris par le désespoir. C’est le cri des enfants avortés par milliers, et celui des mamans qui ne les ont vu nés. C’est le cri des migrants qui ne savent où aller, et celui des pleurants que rien ne peut consoler. C’est le cri de celui qui ne trouve sens à sa vie et celui de l’époux qui a perdu sa mie. C’est le cri des victimes de l’injustice sociale et celui des enfants sans cellule familiale. C’est le cri du chômeur et celui du pécheur. C’est le cri des prêtres et des fidèles de Paris qui, en quelques minutes ont vu partir en fumée leur cathédrale. C’est le cri de tout homme qui se sait mortel et n’aperçoit pas la vie éternelle. C’est le cri silencieux de toute nos souffrances, de nos angoisses, de nos tristesses.

En ce vendredi Saint, nous ne pouvons que laisser raisonner dans nos cœurs nos souffrances, celles des hommes, celles du monde, celles de l’église, blessée, meurtrie, brisée par le péché, marquée la mort. Mais il nous faut surtout regarder l’homme, l’Homme par excellence, le Christ, notre Seigneur qui porte ces souffrances : son visage est défiguré, son corps est meurtri, son dos endolori. S’il souffre, c’est pour que jamais nous ne soyons seul dans nos propres souffrances. Pour aller jusqu’au bout du partage de notre humanité, avec l’humilité du serviteur du plus petit. « Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. ». Depuis ce jour très Saint où notre Sauveur s’est offert librement sur la croix, depuis ce jour où il a consenti à porter le poids de nos péchés, de nos souffrances et jusqu’à la consommation des siècles, plus jamais nous ne serons seul dans la souffrance. C’est la bonne nouvelle de ce jour. Si la croix du Christ semble une défaite terrible et cinglante, un échec évident, c’est en fait une victoire éclatante. Une victoire de l’amour compatissant. Mon Seigneur et mon Dieu, mon Roi, mon Tout, est venu porter ma souffrance, mon péché, ma faiblesse. Depuis qu’il est mort sur la croix, depuis qu’il a donné sa vie pour moi, il n’est étranger à aucune de mes blessures. Depuis qu’il est tombé sur le chemin de la croix, et qu’il s’est relevé,  dans chaque détresse, dans chaque souffrance que je vis il est présent et il me dit « accepte de porter avec moi ta croix, sois fort dans la détresse de la force que moi je te donne . Tu n’es pas seul ». Lundi soir, elle dominait encore, cette croix lumineuse, comme resplendissante de la grâce du salut, comme un signe d’espérance  au milieu d’un champ de ruine et de désolation, la Croix du Christ veillait sur Notre-Dame de Paris. « Sur la croix, j’ai porté le cri du monde nous dit Jésus. Je me suis offert au Père. J’ai crié pour ceux qui ne pouvaient crier. »

Au milieu du silence de la Passion, peu de Paroles du Christ. Comme si ce dernier voulait nous faire comprendre, qu’au cœur de la souffrance, il ne voulait pas beaucoup parler mais beaucoup aimer. Comme si le plus important à retenir ce soir c’était le don de sa vie par amour, pas un long discours théorique. Il nous lance pourtant une ultime invitation : « j’ai soif ». Mais de quelle soif au juste ? Celle de la mort qui dessèche la bouche, peut-être. Mais plus certainement, il a soif de mon amour. Il a soif de ton amour, toi qui viens en ce soir vénérer sa croix, toi qui veux le suivre chaque jour dans ta vie quotidienne.

Chaque fois que nous apercevons la Croix nous pouvons nous en souvenir : « j’ai soif ». Tout à l’heure quand nous vénérerons d’un baiser le bois de la croix. Et nous pourrons nous souvenir ce qu’il a fait pour nous : « il m’a aimé et s’est livré pour moi ». Chaque fois que je vois la Croix je peux entendre ces Paroles « je me donne à toi pour t’aimer ». « Je me donne à toi, petit chrétien, simple baptisé » « Je me donne à toi pour te racheter » « Je me donne à toi pour te dire combien Dieu t’aime et s’est livré pour toi ». « Je me donne à toi pour que toi tu puisses aussi te donner pour les autres »

Pour aller jusqu’au bout de son amour, l’homme des douleurs, le Christ se tait et entre dans la mort… Il ne veut pas passer à côté de notre plus grande épreuve. Ces temps-ci, l’annonce des maladies autour de nous, des morts brutales, ou des menaces terroristes nous renvoient sans cesse à notre propre mort. Le Christ est entré dans le silence de la mort pour nous en délivrer. Librement Jésus nous a aimés jusque-là. Librement il a choisi de connaître la mort comme nous, la mort qui fait mal, la mort qui brise nos cœurs, la mort qui sépare, la mort devant laquelle on reste bouche bée, la mort qui n’a pas de sens.

En ce Vendredi Saint, en silence, osons regarder notre Roi sur sa Croix. Il nous apprend ce que veut dire aimer. Il nous aime et verse son sang pour nous. 

Jésus, toi mon roi qui donne ta vie pour moi, je veux apprendre à aimer, je veux apprendre à t’aimer. J’ai soif. J’ai soif. Viens me sauver. 

Amen.